La démocratie sénégalaise à l’épreuve

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Par Abdoulaye Dieng, entrepreneur

Le débat politique actuel est souvent présenté sous l’angle d’une rivalité entre personnalités ou d’une crise naissante au sommet de l’État. Pourtant, une lecture plus sereine conduit à une conclusion différente : ce que vit aujourd’hui le Sénégal constitue avant tout une épreuve démocratique. Non pas une épreuve au sens d’une crise institutionnelle, mais un test de maturité pour des institutions appelées à évoluer dans un contexte inédit de rééquilibrage des pouvoirs.

Depuis l’indépendance, notre pays a bâti sa réputation sur la stabilité de ses institutions et la régularité de ses élections. Cette réalité ne doit cependant pas masquer une faiblesse persistante : la concentration du pouvoir autour de la fonction présidentielle. De Léopold Sédar Senghor à Abdou Diouf, d’Abdoulaye Wade à Macky Sall, les présidents successifs ont exercé une influence déterminante non seulement sur l’exécutif, mais également sur le législatif et, dans une certaine mesure, sur le judiciaire. Au fil des décennies, cette pratique a progressivement installé dans les esprits une confusion entre l’État, les institutions et la personne du président.

Or la démocratie repose sur un principe simple : aucun pouvoir ne doit absorber les autres. L’exécutif gouverne. Le législatif vote les lois, contrôle l’action gouvernementale et représente la souveraineté populaire. Le judiciaire veille au respect du droit et protège les libertés. Ces trois pouvoirs doivent être indépendants tout en demeurant capables de coopérer dans l’intérêt général.

L’actualité récente a créé une situation inédite dans notre histoire politique. Le départ du Premier ministre Ousmane Sonko vers la présidence de l’Assemblée nationale a conduit à une nouvelle répartition des responsabilités entre l’exécutif et le législatif. Beaucoup y voient un facteur de tension. Pourtant, cette inquiétude tient largement à notre culture politique. Nous avons été habitués à voir le président occuper une place centrale dans le fonctionnement des institutions. Dès lors, toute autonomie réelle du législatif ou toute affirmation d’un contre-pouvoir est souvent perçue comme une anomalie. Dans une démocratie, c’est pourtant l’inverse qui devrait nous préoccuper : l’absence de véritables contre-pouvoirs et la concentration excessive de l’autorité entre les mains d’une seule institution.

Il faut d’ailleurs rappeler que le président Bassirou Diomaye Faye avait fait du rééquilibrage des institutions l’un des engagements majeurs pris devant les Sénégalais. La situation actuelle constitue donc, d’une certaine manière, un test grandeur nature de cette orientation.

Parler aujourd’hui de crise institutionnelle serait excessif. Une crise apparaît lorsque les institutions cessent de fonctionner ou refusent de se reconnaître mutuellement. Nous n’en sommes pas là. Il convient même de saluer l’attitude du président de l’Assemblée nationale qui, dès son installation, a tendu la main au président de la République et appelé à une collaboration fondée sur l’intérêt supérieur du pays. Dans un contexte où beaucoup prédisaient une confrontation, ce geste mérite d’être relevé. Il rappelle une vérité essentielle : la séparation des pouvoirs n’exclut ni le dialogue ni la coopération.

Le président de la République et le président de l’Assemblée nationale tirent leur légitimité du même projet politique, librement validé par les Sénégalais dans les urnes. C’est là une chance pour notre démocratie. Tant que chacun restera fidèle aux engagements pris devant le peuple et respectera les responsabilités attachées à sa fonction, il n’existe aucune raison objective de redouter un conflit institutionnel majeur. L’indépendance des pouvoirs ne signifie pas opposition systématique. Elle permet au contraire à chaque institution d’exercer pleinement ses prérogatives tout en contribuant à la mise en œuvre d’un projet commun validé par les électeurs.

Cette sensibilité particulière de l’opinion s’explique également par la nature singulière du parcours qui a conduit les deux hommes au pouvoir. Pour beaucoup de Sénégalais, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne représentaient pas seulement une alternance politique. Ils incarnaient un idéal fondé sur la loyauté, la confiance mutuelle, le dépassement des ambitions personnelles et le primat de l’intérêt national. C’est pourquoi la moindre divergence réelle ou supposée entre eux suscite autant d’interrogations. Au-delà des considérations institutionnelles, une partie du débat actuel traduit la crainte de voir s’effriter un symbole qui avait largement nourri l’espoir du changement.

Toutefois, la réussite de cette nouvelle configuration n’est pas acquise d’avance. Elle dépendra de la capacité de chacun à placer l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus des ambitions personnelles, des rivalités d’appareil ou des logiques de pouvoir. La séparation des pouvoirs constitue un progrès démocratique lorsqu’elle favorise l’équilibre et la responsabilité. Elle peut, à l’inverse, devenir une source de blocage lorsque les institutions cessent de servir le mandat confié par le peuple. Plus que jamais, la vigilance citoyenne et le respect des engagements pris devant les Sénégalais demeureront les meilleurs garants de la stabilité démocratique.

Pendant des décennies, l’équilibre des pouvoirs est demeuré largement théorique dans notre pays. Le Sénégal est peut-être aujourd’hui à la veille d’une nouvelle étape de son histoire démocratique. Le véritable enjeu n’est pas de savoir si les institutions disposent de prérogatives distinctes, mais si leurs responsables sauront les exercer avec le sens de l’État qu’exige le mandat reçu du peuple. Car une démocratie mature ne se mesure ni à l’autorité d’un homme ni à l’influence d’un camp, mais à la solidité de ses institutions et à leur capacité à servir l’intérêt général.

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