Dakar, le 25 mai 2026
En décembre, j’écrivais que nous regardions les acteurs en oubliant le théâtre. Que le duo ne créait pas la crise, il la révélait. Que la maison Sénégal craquait par la charpente, pas par une seule poutre.
La fracture que je pressentais est là. Elle ne se devine plus, elle se touche. Il ne s’agit donc plus de l’éviter. La seule question qui tienne encore debout, c’est de savoir ce que nous allons en faire et qui nous regarde le faire.
Je ne suis ni politologue, ni constitutionnaliste. Je garde seulement le souvenir poussiéreux des leçons d’école sur les trois pouvoirs — l’exécutif, le législatif, le judiciaire, ces trois frères qu’on nous apprenait à séparer pour qu’aucun n’écrase les autres. Et c’est à ces vieilles leçons que je repense depuis que le président de l’Assemblée a démissionné, avec cette rumeur tenace que le Premier ministre limogé pourrait prendre sa place.
Chez nous, on dit que le danger du mariage entre cousins n’est pas dans le mariage. Il est dans la séparation. Car le jour où il se défait, ce n’est pas un couple qui se quitte, c’est une famille entière qui se fend. Les liens étaient trop nombreux, trop anciens, trop mêlés. On ne peut en couper un seul sans que tous les autres saignent.
Le PASTEF ressemble à ce mariage-là.
Diomaye et Sonko n’étaient pas deux alliés venus de maisons différentes, libres de se rendre leurs clés un matin sans bruit. Ils étaient du même sang politique. Le même parti, le même Projet, le même peuple, la même promesse murmurée à la même foule.
Et c’est cela qui rend l’heure si grave : nul ne sait encore si cette séparation se fera comme ces divorces dignes où chacun s’en va la tête haute ou comme ces ruptures empoisonnées où, faute d’avoir su se quitter à temps, on déchire jusqu’aux enfants.
Les enfants, ici, c’est nous.
Il faut alors dire aux Sénégalais une vérité que le vacarme des camps recouvre.
Quand Diomaye fut élu, en avril 2024, il hérita d’une Assemblée tenue par le camp d’hier. Pour respirer, il la dissout. Et en novembre, le PASTEF choisit d’aller seul au scrutin, sans la coalition qui avait porté le président. Il rafla cent trente sièges sur cent soixante-cinq.
Mais retenons ce détail, car il porte toute la suite : cette majorité ne fut pas gagnée au nom du président. Elle fut gagnée au nom du parti. C’est-à-dire au nom de Sonko. La graine de la fracture d’aujourd’hui était déjà là, dans ce mois de novembre. Certains, sans doute, l’avaient vue — mais on ne dit pas tout haut ce qui dérange une noce. Comme le murmure la sagesse de chez nous : lou fègne ci sëy, nouyowoon na ca ngoro ga, dañu ko fàyóul – ce qui se révèle pendant le mariage s’était déjà montré aux fiançailles ; on n’y avait simplement pas prêté attention.
Le président gouvernait, sans qu’on le dise, avec une Assemblée qui n’était pas tout à fait la sienne.
Et voilà le vertige. Ce n’est pas un président face à une opposition. C’est un président face à sa propre famille. Nous avons connu des bras de fer, des Assemblées hostiles. Mais cela, un parti unique tenant le palais et le perchoir, et se brisant par le milieu, jamais. Nous entrons dans une pièce dont nous n’avons pas le mode d’emploi.
Et pourtant, notre histoire en portait la cicatrice. En 1962, Senghor et Mamadou Dia, frères des premiers combats, se déchirèrent au sommet d’un État qui savait à peine marcher. Cela finit par des arrestations et parmi les hommes emportés, Valdiodio Ndiaye, celui qui avait su lire la fracture avant qu’elle ne devienne gouffre. Soixante ans plus tard, l’Histoire ne se répète pas. Elle bégaie. Elle nous tend le même miroir fêlé : deux frères qui cessent de se comprendre, et un pays prié d’en payer l’addition.
Alors la vraie question n’est plus de savoir qui a raison, ni même qui gouverne.
Le vrai sujet, désormais, c’est de comprendre où repose réellement l’équilibre du pays. Car le pouvoir ne vit jamais uniquement dans les palais, les Assemblées ou les textes de loi. Il circule ailleurs, dans des lieux moins visibles mais souvent plus décisifs.
Il circule dans les foyers religieux, dont personne ne commande officiellement la parole mais dont chacun surveille le silence, parce qu’au Sénégal une confrérie silencieuse peut parfois peser plus lourd qu’un parti en campagne.
Il circule dans les bailleurs, les marchés, les créanciers, qui regardent toujours nos secousses avec ce calme particulier de ceux qui savent que les États endettés finissent souvent par négocier sous pression.
Il circule aussi dans cette armée discrète qui demeure, malgré tout, l’une de nos dernières fiertés institutionnelles dans une sous-région où tant d’États ont fini par entendre le bruit des bottes avant celui des urnes.
Et il circule surtout dans une jeunesse qui a porté cette alternance avec une intensité rare, mais dont l’espérance commence déjà à se heurter à la lenteur du réel.
Voilà la véritable architecture du moment. Le reste — qui aura le perchoir, qui gardera le palais — n’est que la surface visible d’un équilibre bien plus profond. Et cet équilibre a un prix.
Car il y a une addition qu’il faut oser nommer, celle qui ne se compte pas en symboles, mais en francs CFA.
La Constitution interdit au président de dissoudre l’Assemblée avant l’expiration du délai constitutionnel applicable. Avant la fin 2026, donc. Quelques mois, encore, où nul ne pourra trancher par la force et où il faudra bien, qu’on le veuille ou non, apprendre à se parler. Cette contrainte peut tout produire : le pire, si chacun la vit comme une cage en attendant l’heure de la revanche ; le meilleur, si elle oblige enfin des adversaires à découvrir qu’on peut gouverner sans s’aimer. Et si elle devient invivable, l’issue est écrite : dissoudre, et rappeler le peuple aux urnes. Les deuxièmes législatives en deux ans. Nous qui venons à peine de connaître une dissolution anticipée, nous pourrions en vivre deux en vingt-quatre mois.
Mais une élection coûte des milliards. L’argent du contribuable dans un pays où l’inflation ronge le salaire avant la fin du mois, où la dette serre la gorge de l’État, où nos enfants se noient encore à chercher au loin ce que la patrie ne leur tend pas. On demanderait au peuple de payer, de sa poche vide, le règlement d’une querelle entre deux hommes qu’il avait élus pour qu’ils s’entendent.
Voilà le scandale qui se prépare en silence. Non pas la rupture, les ruptures, on s’en relève, mais sa facture. Glissée, comme toujours, sous la porte des plus pauvres.
Et qu’on ne se trompe pas sur les regards posés sur nous.
L’Afrique, elle, a besoin que nous tenions. Nous sommes sa fierté discrète, ce pays qu’on cite pour rappeler que la démocratie sait aussi pousser sous nos cieux, cette vieille terre sans coup d’État. En 2024, le monde nous a vus offrir au continent une image rare : une jeunesse qui prend le pouvoir par le bulletin, et non par le fusil.
Ceux qui guettent vraiment notre chute sont ailleurs. Ces puissances qui savent depuis toujours qu’un pays occupé à se déchirer surveille mal ce qui lui appartient. Or nous venons à peine de tirer de notre sol et de notre mer le pétrole et le gaz tant attendus. Une nation absorbée par sa guerre intérieure négocie mal, défend mal, garde mal son trésor. Quand la maison se déchire, c’est toujours l’instant que choisissent les autres pour déplacer, discrètement, la clôture.
Voilà ce que nous risquons. Pas un gouvernement, ils passent. Pas un duo, ils se remplacent. Nous risquons de perdre notre récit, et peut-être, par distraction, un morceau de notre souveraineté.
Posons alors la question que nos démocraties préfèrent souvent contourner.
Nous savons conquérir le pouvoir par la fusion, ce moment presque mystique où un homme, un parti et un peuple semblent battre d’un même cœur. Nous savons produire la ferveur, le souffle, l’élan collectif qui renverse les vieux ordres.
Mais savons-nous transformer cette ferveur en institutions ? Savons-nous convertir le cri de rupture en équilibre durable ? Le combat en méthode ? La fidélité en règles capables de survivre aux hommes ?
Car gouverner finit toujours par révéler une tension que les périodes de lutte dissimulent : le mouvement veut rester fidèle à son souffle ; l’État, lui, exige arbitrage, lenteur, compromis, continuité. Et c’est précisément là que tant d’espérances africaines se sont fracassées… non par manque d’amour populaire, mais par incapacité à transformer l’émotion historique en architecture politique stable.
Le drame n’est donc peut-être pas que le tandem se sépare. Le drame, c’est que tout semblait avoir été construit sur l’idée qu’il ne se séparerait jamais.
Or aucun pays sérieux ne peut durablement reposer sur l’entente supposée éternelle entre quelques hommes, aussi populaires soient-ils. Une démocratie adulte ne se mesure pas à l’absence de fractures. Elle se mesure à sa capacité à leur survivre sans trembler à chaque fois comme si le pays entier allait tomber avec elles. Sinon, chaque désaccord devient un séisme. Et chaque séisme finit par devenir ce spectacle fatigué que les peuples regardent désormais avec lassitude au fond des écrans.
Cette épreuve peut accoucher de deux Sénégal.
Celui de la paralysie rancunière, où l’on confond gouverner et se venger, présider et bloquer. Les signaux s’accumulent déjà, une démission au perchoir, des camps qui se comptent à voix basse. Mais rien n’est consommé. Aucune motion déposée. La majorité se repositionne ; elle ne s’est pas encore retournée.
Ou celui qui apprend ce qu’aucune de nos alternances ne nous a enseigné : que deux pouvoirs peuvent se tenir tête sans que la maison s’écroule. Que le désaccord n’est pas une trahison, mais le souffle d’une démocratie. Qu’on peut divorcer sans déchirer les enfants.
La différence entre ces deux Sénégal ne s’écrira pas dans les textes de loi. Elle s’écrira dans la tenue des hommes.
Car ce que l’heure réclame, ce ne sont pas des vainqueurs, ce sont des adultes.
Des hommes d’État qui pèsent le poids historique de chaque geste, et acceptent qu’une institution n’est forte que le jour où elle peut, aussi, se dresser contre eux. Une opposition, d’où qu’elle vienne désormais, qui critique sans rêver l’effondrement. Une société civile qui protège le débat sans souffler sur les braises. Et un peuple à qui l’on cesse enfin de parler comme à un public qu’on chauffe, pour lui parler comme à l’arbitre qu’il a toujours été.
La vraie question n’est plus de savoir si le Projet survivra au pouvoir. Elle est devenue celle-ci : le Sénégal saura-t-il transformer la séparation de ses légitimités en équilibre au lieu d’en faire une déchirure de famille ?
C’est peut-être cela, devenir adulte. Non pas ne plus avoir de fractures, mais le jour où elles cessent de nous faire peur et de faire douter le monde de nous.
Le temps des sandales sur les cendres est passé. Il est temps de prendre les outils, d’entrer dans la poussière, et de se souvenir que l’Histoire n’archive pas les querelles de couloir. Elle retient ce qu’on bâtit, ce qu’on répare, ce qu’on préserve. Le reste, elle l’efface.

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